Bordeaux,  Portraits,  Reflexion

50 – Histoire de flux mais surtout d’humains !

« Flux », « expat' », « migrants »… on sait bien que cela va plus loin qu’un simple choix de vocable.
Alors lorsque deux migrants d’une vingtaine d’années proposent une mise en scène de leurs trajectoires, choix et condition, on se dit que pour les rencontrer et échanger, il n’y a qu’un pas. A nous de le franchir, car de leur côté ils ont fait des kilomètres à pied !

Cette représentation théâtrale initiée par l’ACAT a donné lieu à de merveilleux échanges à Bordeaux à l’espace Beaulieu. Une belle soirée en clair-obscur, à l’image de la vie. Avec du courage et la force de leurs rêves, Siriki Traoré et Mohamed Koné migrants, acteurs-auteurs sont montés sur les planches, pour parler comme ils le disent, car sinon qui le fera pour eux ?

50 – Une pièce écrite et interprétée par deux voyageurs
Le théâtre – L’art de dire les choses

Mis en scène et francisée par la compagnie de compteurs fils de Zouaves, l’histoire est celle de deux jeunes migrants sans papiers. Le rideau s’ouvre sur l’arrivée de Mohamed, jeune malien, qui après un long « voyage non financé » arrive porte de la chapelle. Il rencontre Siriki, un ivoirien. Ce dernier l’accueille en frère et le « loge » dans son « palace » à en juger le nombre d’étoiles se trouvant sur son plafond, la voute céleste.

La longue attente dans les couloirs pour répondre à la convocation de la Préfecture de police pour y récupérer leur récépissé de demande de régularisation donne lieu à un dialogue profond entre ses deux hommes : la mémoire des racines, le départ, le périple du voyageur non financé, l’arrivée…
Ce dialogue entre le passé et le présent transcrit les rêves, les espoirs, les risques de la traversée, de tout ce qu’ils ont laissé derrière eux.

Extraits – 50 – Siriki Traoré et Mohamed Koné
Mise en scène : Kamel Zouaoui, conteur et metteur en scène – Les fils de zouaves

Et puis, il y a eu la rencontre et le partage…

Cette pièce haletante laisse place au débat et à l’échange. Des questions dans la salle?
Les timides premières questions banales tombent laissant place aux plus profondes et personnelles. Face à ce partage d’histoires incroyables mais pourtant vraies, la pudeur se dissipe en fraternité.

Heureux qui comme Ulysse ont fait un beau voyage

Un voyage durant lequel chacun a traversé son pays, puis la chaude et grande Algérie, pour enfin se trouver stoppés sur le mur de la honte au Maroc.  Les nuits dans le désert où il ne fallait pas prendre le risque de dormir au risque de se voir abandonné par les passeurs-randonneurs. Leur business est rodé : un groupe abandonné = des kilomètres évités = on recommence le jour suivant avec un autre groupe.

Un voyage durant lequel ils ont perdu des frères. Des hommes, des femmes qui poussés par l’espérance d’un lendemain sans faim, la paix, l’égalité et la fraternité, pris des risques considérables pour franchir les frontières.
L’un a franchit à pied, l’autre en zodiac où la traversée entassés se monnaye entre 1000 et 5000 euros. Il a des business sur cette misère et beaucoup d’inhumanité.

Devant c’était le risque de mort. Mais derrière aussi…

Le quotidien était celui de la peur. Ils n’en veulent pas aux gendarmes, guardia civil croisés en route. Pourtant, ils parlent des représailles, bastonnades, coups de feu… ces êtres répondent à des ordres et subissent. Le système est responsable.

On regarde nos chaussures, quand Mohamed nous dit qu’à son arrivée à 16 ans, ça a été 6 mois de pont porte de la chapelle. Surtout quand il ajoute que ça a été une belle expérience tant elle lui permet aujourd’hui de voir la vie différemment. Il ajoute que Paris c’est dur ; et qu’il faut quand même bien réfléchir avant de se lancer dans un « voyage non financé ».
On s’attache au « mineur » de l’époque : Mohamed susurre qu’à cette étape du chemin, il était déjà adulte.
Le travail des humains, du maillage associatif lui aura permis de mettre en place un projet d’études ; et de sortir de la rue.

La solution face à la galère parisienne : et si, le plus simple n’était pas de « rentrer chez soi » ?

Ça serait oublier les raisons du départ. Là bas, il y a la faim-la fin. un repas par jour, le piment, riz, eau, ça rassasie mais ça ne nourrit pas. Dans nos sociétés de gaspillage, nos poubelles font rêver. A nouveau, on regarde ses chaussures…

Là bas, il est des pays dont les présidents envoient leurs enfants faire leurs études en France. Le rêve de l’accès à l’instruction . les 2 compères parlent 4 langues qu’ils ont appris sur le chemin. Chez eux, ils marchaient des heures pour aller à l’école bondée au point que les matinées sont employées à « faire l’appel ». Même les parents n’y croient pas… d’autant que pour ceux qui acceptent que leurs enfants aillent à l’école, cela représente un sacrifice.

L’économie serait tenable. La terre est fertile en Cote d’Ivoire. Ce qui fait déchanter c’est le prix du cacao matière brute là-bas; comparé au prix de la tablette en rayon ici. Et du chocolat chez nous, y’en a partout…

L’accès à la santé compte également. Ces mêmes gouvernants se soignent dans les hôpitaux parisiens. Le rêve européen s’insinue en exemplarité. Si les gouvernants ne croient pas en leurs pays et institutions publiques, comment le peuple peut y cultiver ses rêves ?
Qui sont finalement les mêmes que nous : les primaires et tous les rêves humains comme un toit, un estomac rassasié, fonder une famille, avoir une situation…

Pour les vivre, il faut partir, laisser derrière soi sa famille, ses parents. Parce qu’ici l’issue l’atteindre c’est impossible si l’on est pas né dans la « bonne famille ». ce choix souvent personnel et caché ne laisse pas la place à un « au revoir ». L’Économie du départ ne laisse pas non plus la place aux allers-retours de « vacances retour au pays ».

Rentrer ?
Le départ est déjà le déshonneur… alors revenir sans situation, sans autre récit que celui de la galère serait la honte. Sans oublier que le départ d’un fils, d’un frère nuit à la survie de la famille car elle rime avec départ d’une force salariée dès 9 ans.
Ceux qui partent (volontaires ou contraints), « on ne sait pas s’ils rentrent ou vont ailleurs ».

Et demain ?

Arrivés en France en juillet 2013, Siriki et Mohamed ont tous deux obtenu le baccalauréat en juin. Du haut de leur fraiche vingtaine, ils se sont donné les moyens d’accéder à leur rêve, ils ont travaillé plus de 400 heures avec le conteur Kamel Zouaoui pour donner vie à « 50 ».
Siriki et Mohamed réalisent actuellement leur rêve. Celui de témoigner et de bruler les planches !

Ils ont présenté ce spectacle une vingtaine de fois dans des lycées, des théâtres, des festivals pour financer leur présence au au off d’Avignon.

Ils ont l’espoir de sillonner le territoire pour jouer cette pièce.
Alors si vous souhaitez programmer ce spectacle, contactez la compagnie Les fils de zouaves : contact@lesfilsdezouaves.fr

Qu’en pense mon nombril ?

Déjà, après une soirée comme celle-ci, il se porte plutôt bien… galvanisé de fraternité tout en ayant le sentiment (honteux) de chance (moi qui croyais en manquer à certaines heures…). Si je franchis ma frontière je suis une touriste ou une expatriée. S’il la franchit, il est un migrant ou un sans-papier.

La soirée a été magnifique : Ce flux humain brandit en horreur en statistiques; alors que l’histoire des flux, c’est l’histoire de l’humanité… s’est invité en flux de rencontre, d’échange, d’enrichissement. Il a été question de fraternité, d’humanité et de solidarité. Nous avons partagé notre regard humaniste et plein d’espérance, vers une compréhension du monde, ses réalités et enjeux.

Mon nombril est sorti de là avec la certitude que notre génération n’acceptera pas longtemps de regarder l’autre au fond des yeux en se disant « c’est normal ». La rencontre renforce la prise de conscience et l’action ! C’est quand l’humain se croise que les réalités sont conscientes et que les plus beaux projets peuvent émerger.

Ensemble on a rêvé de pour moi « démoder le système » pour eux de « l’éradiquer » – un choix de vocable qui témoigne de la réalité de nos conditions, car le système ne pèse pas de la même façon sur nos existences.
Et on est tant à se le dire au coin d’un comptoir, d’une rue, d’une file d’attente… Il lui faudra du temps car faire la manœuvre du revirement. Mais pour nous c’est maintenant ; le reste suivra !

Alors pour faire ma part de Colibri, on écrit, on diffuse, on participe à des rencontres collectives, on pousse des initiatives locales… Se targuer d’appartenir au pays des Lumières et des droits de l’homme, ça s’entretient, ça se défend ! Car souvent c’est la honte…

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